Par Ken Georgetti on mercredi, 3 mars 2010
(Comparer au discours prononcé)
Merci, Scott, de votre mot d’accueil.
Je remercie également les autres membres du panel à ce sujet.
Permettez-moi de commencer par indiquer que de traiter de ce que certaines personnes appellent une « reprise économique » me rappelle nettement une publicité de hamburger de Wendy’s qui était diffusée à la télévision pendant les années 1980.
Vous vous rappellerez la femme âgée qui regarde un hamburger d’un concurrent de Wendy’s et qui demande : « Où est le boeuf ? ».
Moi, j’ai envie de poser aujourd’hui la question : « Où sont les emplois ? »
La dame de la publicité disait en outre : « Quelle grande brioche! C’est une grande et haute brioche! ». Voilà de quoi je me préoccupe : nous avons une grande et haute brioche appelée « stimulation économique » qui coûte au Canada – et en fait au monde entier – une somme énorme, mais où sont les emplois ? ... Où est le boeuf ?
Du point de vue du mouvement syndical, on ne voit pas créer beaucoup d’emplois.
Même si les avis sont partagés pour ce qui est de savoir si nous assistons à une « vraie » reprise économique ou à une reprise « technique » après la récession, presque tout le monde convient que la crise de l’emploi durera longtemps encore.
Le prix humain de la récession continue d’augmenter à mesure que de nombreux pays, y compris le Canada, doivent faire face à la possibilité d’une reprise ne créant pas d’emplois.
Le New York Times a indiqué le mois dernier que les économistes craignent que cette reprise ne laisse plus de personnes en plan que les reprises qui ont fait suite aux récessions antérieures, des millions de personnes risquant de passer des années en chômage.
Certains économistes prévoient que de nombreux travailleurs et travailleuses trouveront très difficile de réintégrer la classe moyenne puisque les emplois industriels qu’ils occupaient – lesquels comportaient des salaires acceptables – sont peut-être disparus pour de bon.
Et je ne saurais m’abstenir d’exprimer ma profonde colère à l’égard des personnes qui nous ont mis dans cette situation désastreuse.
Je viens de participer à des réunions internationales en Europe, où la Grèce se trouve au bord de l’abîme en raison du rôle de l’industrie financière mondiale et du recours à des instruments financiers exotiques non réglementés.
Je ne peux pas exprimer à quel point je suis indigné devant l’appétit insatiable de bien des éléments de l’industrie financière pour des profits réalisés à tout prix, leur cupidité débridée et l’aide que leur ont apportée leurs alliés politiques qui ont éliminé les règlements et les protections destinés à empêcher un effondrement financier tel que celui des années 1930 de se produire de nouveau.
Je suis indigné qu’après que leur insouciance ait mené les contribuables au bord de l’abîme, ceux-ci doivent payer non pas une fois, non pas deux, non pas trois, mais bien quatre fois le prix des erreurs commises.
Premièrement, il y a les renflouements d’entreprises.
Deuxièmement, nos gouvernements sont obligés d’engager des dépenses rendant les budgets déficitaires afin de voir à ce que notre économie ne s’effondre pas et de maintenir les gens au travail.
Troisièmement, nous avons payé de nos emplois, car rien ne porte à croire que les taux de chômage cesseront d’augmenter ou que la relance dans le secteur privé suffira à créer des emplois.
En dernier lieu, nous avons payé par la perte de précieux services publics – à mesure qu’un pays après l’autre et, dans le cas du Canada, une province après l’autre subissent des pressions en vue de la compression des services et de la réduction des déficits créés par les banques, les entreprises et les agences d’évaluation du crédit qui nous ont mis dans la déplorable situation actuelle.
Permettez-moi de dire ce que tous les hommes et femmes politiques du Canada devraient dire actuellement.
Il ne saurait y avoir de reprise durable sans relance de la création d’emplois.
C’est sur la création d’emplois que l’action gouvernementale doit être axée à court terme. Or, le Pacte mondial pour l’emploi adopté par l’OIT offre des solutions et des stratégies à cette fin.
Après la plupart des récessions, la création d’emplois tarde à reprendre.
Et si nous ne faisons rien, elle prendra encore plus longtemps à se rétablir.
Nous partons de loin.
Depuis octobre 2008, beaucoup plus de trois cent mille emplois à plein temps sont disparus au Canada.
Bon nombre de ces emplois ne seront pas rétablis.
Les usines ont fermé et il est peu probable qu’elles rouvrent.
Si l’on tient compte des milliers de jeunes personnes et de nouveaux venus au Canada qui se joignent chaque année à la population active, on constate bien que notre économie doit avoir une croissance d’au moins 2 % par année pour que le chômage commence à diminuer.
Il est clair que nous devons créer des emplois à court terme, mais cela ne doit pas se dérouler au détriment de l’adoption d’une vision politique et d’un plan stratégique à plus long terme qui ne sauraient se matérialiser que grâce à la participation du gouvernement, du patronat et du mouvement syndical.
Aujourd’hui, le gouvernement conservateur fédéral a prononcé son discours du Trône pour engager la rentrée parlementaire.
Demain, le ministre des Finances Jim Flaherty déposera le budget de son gouvernement.
Ce gouvernement produira-t-il une stratégie globale de création d’emplois pour le Canada ?
S’engagera-t-il à effectuer l’important investissement public nécessaire dans la recherche et l’innovation technologique qui fera de nous des chefs de file mondiaux dans les industries vertes de l’avenir ?
Ce gouvernement appuiera-t-il une stratégie relative au marché du travail qui consiste à investir dans les secteurs à forte concentration d’emplois et qui favorise la création d’emplois en vue d’une économie plus verte ?
Le verrons-nous faire un effort d’investissement considérable pour combler les lacunes de la formation professionnelle et de l’apprentissage qui font accuser un retard au Canada en matière de productivité ?
Ou la vision consistera-t-elle tout simplement à réduire encore davantage l’impôt des entreprises, stratégie peu judicieuse qui permettra de nouveau à certaines entreprises d’accroître leurs profits, mais ne donnera pas lieu aux investissements promis dans l’acquisition de compétences, la formation et l’innovation qui feraient augmenter la prospérité et la productivité du Canada ?
Je tiens à traiter d’un autre volet du Pacte mondial pour l’emploi de l’OIT dont nous discutons aujourd’hui.
Il ne peut pas y avoir de reprise durable sans stratégie de création d’emplois comportant des salaires acceptables.
Nous venons de vivre une décennie constituant la période d’expansion économique la plus longue que le Canada avait connue depuis les années 1960.
Les avantages de cette prospérité ont-ils été partagés également ?
Pas du tout!
De 1998 à 2007, le salaire moyen des travailleuses et des travailleurs ayant un emploi à plein temps a augmenté d’un peu moins que le taux d’inflation. En fait, le taux d’augmentation de la valeur réelle des salaires a été de zéro.
Les petits salariés ont eu un sort encore pire.
Les 10 % des Canadiennes et des Canadiens dont les revenus sont les plus bas ont effectivement vu diminuer la valeur de leurs salaires depuis la fin des années 1970.
Dans ce pays riche, les gains maximaux des travailleuses et des travailleurs dans le bas de l’échelle salariale sont passés de 15 000 $ à 11 000 $ par année depuis la fin des années 1970.
Une reprise durable et une croissance économique positive ne peuvent pas être fondées sur une stratégie économique de bas salaires.
Et comme nous l’avons vu ces derniers mois, la majeure partie des nouveaux emplois étaient des emplois autonomes précaires ou des emplois à temps partiel. Ce ne sont guère des emplois propres à engendrer la croissance économique nécessaire pour nous donner une reprise durable.
Il y a à peine deux ans, Statistique Canada signalait que, pour la première fois, il y avait plus d’emplois dans le secteur canadien de la vente au détail que dans le secteur manufacturier.
Il est clair que notre économie subit un changement radical.
Comme je l’ai déjà indiqué, bon nombre des usines qui ont fermé au cours de la récession ne rouvriront pas.
Les usines et les emplois qu’elles fournissaient sont disparus à jamais.
Il s’ensuit que nous devons créer de nouvelles industries pour remplacer celles du secteur manufacturier qui sont disparues.
Et nous devons voir à ce que les emplois que crée notre économie et qu’elle créera comportent des salaires acceptables permettant de faire vivre une famille.
Les années de travaux tripartites au Canada ont montré que nous pouvons travailler ensemble à la création de modèles de normes fondamentales du travail répondant à une nouvelle réalité économique.
Nous, les membres du mouvement syndical, continuons d’inciter le gouvernement fédéral à mettre en oeuvre les recommandations du rapport Arthurs sur les normes du travail fédérales.
Ces recommandations de 2006 auraient dû être mises en oeuvre il y a longtemps.
Comme le disait Harry Arthurs lui-même, aucun travailleur ou travailleuse ne devrait recevoir une rémunération si faible que – même en travaillant à plein temps à longueur d’année dans un emploi régulier – il ou elle a moins d’argent qu’il ne lui en faut pour vivre ou se situe juste au dessus du seuil de la pauvreté.
Or, l’amélioration des normes du travail ne suffit pas.
Les gouvernements et les entreprises doivent reconnaître que la libre négociation collective est un élément crucial de toute stratégie de travail décent et d’emplois décents.
Les lois fédérales et provinciales du Canada sur le travail doivent être réformées en priorité.
La baisse du taux de syndicalisation dans le secteur privé canadien, qui est passé d’environ un tiers à un peu moins de 20 % depuis la fin des années 1980, devrait être jugée inquiétante, non seulement par le mouvement syndical, mais aussi par les gouvernements et, j’ose dire, par les entreprises privées.
La diminution de la présence syndicale et du pouvoir de négociation des syndicats a été un facteur clé du freinage de la croissance des salaires et de la productivité des personnes qui ne se trouvent pas dans le haut de l’échelle des revenus.
La stagnation des salaires, voire leur baisse dans certains groupes professionnels, a causé l’augmentation du nombre des travailleuses et travailleurs pauvres au Canada et contribue au lourd endettement de la classe moyenne.
La stagnation des salaires a été telle que l’augmentation de la consommation depuis une décennie a été alimentée par l’endettement des particuliers – dont le taux se situe actuellement à 150 % de leur revenu disponible.
Le fait que les salaires ont stagné alors que les entreprises ont réalisé des profits record depuis une décennie est un paradoxe que nous devons tous reconnaître et éclairer.
Il est indéniable que la baisse du taux de syndicalisation contribue à la forte augmentation de l’inégalité sociale aux États-Unis, et à ce que nous commençons à voir au Canada.
Toute stratégie à long terme sur le marché du travail qui est censée nous donner une croissance économique durable doit prévoir en priorité un rééquilibrage des relations en milieu de travail commençant par une reconnaissance honnête et sincère de la convention 98 de l’OIT sur le droit de se syndiquer et de négocier collectivement.
Nous, les membres du mouvement syndical, aimons souligner l’avantage syndical, c’est-à-dire l’avantage que les travailleuses et les travailleurs syndiqués ont sur leurs consoeurs et confrères non syndiqués.
Ce qui importe encore plus, c’est que l’avantage syndical est un avantage économique pour notre pays, et en fait pour le monde entier.
Parce que les membres de syndicats dont les salaires sont plus élevés que ceux des travailleuses et travailleurs non syndiqués ont plus d’argent à dépenser en achetant des biens et des services et que cela stimule notre économie.
Nous pouvons accomplir tellement plus quand les gouvernements, le patronat et le mouvement syndical travaillent ensemble.
Quand c’est judicieux et favorable aux travailleuses et aux travailleurs, le mouvement syndical sera prêt à se retrousser les manches et à s’atteler à la tâche.
C’est ce qu’il a fait en collaborant avec le patronat et les gouvernements pour maintenir les gens au travail pendant la récession en modifiant le programme de partage du travail en vertu de l’assurance-emploi.
C’est ce qu’il a fait en adoptant la vision qu’il partage avec ses partenaires, les Manufacturiers et Exportateurs du Canada – au Centre pour les compétences en milieu de travail – vision fondée sur un engagement à investir dans les compétences et la formation de notre capital humain qui fera de l’économie du Canada une des principales du globe.
Nous sommes heureux d’avoir eu l’appui du gouvernement fédéral à cette fin.
Quand nous reconnaissons l’interdépendance entre le mouvement syndical et le patronat au sein de notre économie, nous pouvons vraiment trouver des solutions pour atteindre la prospérité dont nous désirons tous profiter.
Merci.

Discours - Table ronde tripartite sur le dialogue social, la ratification des conventions de l'OIT et le suivi du Pacte mondial pour l'emploi de l'OIT