Affiché le lundi, 1 juin 2009
Misère en temps de prospérité
Le problème que pose l’économie d’emballement-effondrement est que quelqu’un doit en payer le prix. Les travailleurs et travailleuses et les militantes et militants communautaires de Saskatoon savent qui paie le prix et qui profite de la vague. De plus, ils comprennent bien les coûts très réels et trop souvent cachés que doit payer la
population locale.
May Henderson est la directrice exécutive du centre d’amitié des Indiens et Métis de Saskatoon. Depuis près d’une décennie, elle monte au front pour lutter contre la pauvreté. Les aînés se posent des questions telles que ‘Est-ce que j’achète mes pilules ou je paie le loyer aujourd’hui?’ La plupart des gens qui se présentent au centre vivent sous les ponts ou n’ont pas d’endroit où passer la nuit. On dit que Saskatoon est en plein essor, mais ces personnes en sont exclues. »
Les nombres révèlent un autre volet de la crise.
Pendant que l’économie provinciale subissait un essor et que les profits des entreprises montaient en flèche, les recettes tirées de l’impôt sur le capital des entreprises ont diminué en raison des allégements fiscaux accordés par le gouvernement.
En 2005-2006, le gouvernement provincial a tiré 513 millions de dollars de recettes de l’impôt sur le capital des entreprises. En 2007-1008, il n’en a tiré que 431 millions de dollars.
Le bureau de la statistique de la Saskatchewan indique comment le partage de la richesse change en faveur des entreprises. De 2002 à 2007, la part du produit intérieur brut (PIB) de la province que représentait le revenu du travail est passée de 42,2% à 38,5% alors que la part du PIB pour laquelle comptent les profits des entreprises passait de 13,3% à 24,5%.
Il est époustouflant que les profits des entreprises représentent le quart du PIB de la province. Ce que May voit couramment est un autre volet de la réalité.
« Il y a un jeune homme qui nous manque quand il n’est pas ici. Il dit qu’il habite avec 17 autres personnes. Il n’en peut plus. Je ne comprends pas pourquoi on dit qu’il y a un essor – tout va bien pour la classe supérieure, bien sûr, mais la classe inférieure et les sans-abri sont vraiment négligés. »
Bien que la Saskatchewan vive un emballement économique depuis un certain temps, ses habitants et habitantes n’en tirent pas tous des avantages.
Les revenus des mines de potasse et autres et des entreprises pétrolières ont contribué à remplir les coffres de l’État.
Où sont donc les avantages de cette richesse?
Le numéro de juillet du SaskTrends Monitor indique que la rémunération hebdomadaire moyenne a augmenté de 3,5% par année de 2002 à 2007. Le revenu d’emploi global a augmenté de 6% pendant la même période.
Les augmentations salariales moyennes ont dépassé la hausse du coût de la vie mais elles sont loin des taux d’augmentation des profits des entreprises.
De 2002 à 2007, les profits avant impôt des entreprises sont passés de 4,8 à 12,5 milliards de dollars, augmentant en moyenne de 21% par année.
Gord Bedient, membre des MUA, met ces nombres en perspective.
Il travaille, avec 385 autres membres des MUA et 100 cadres, à la mine de potasse Agrium située à l’extérieur de Regina.
Les travailleurs qui extraient et transforment la potasse et les agriculteurs qui l’utilisent pour accroître le rendement de leurs cultures et la valeur nutritive des fruits et légumes, du riz, du blé, d’autres céréales, du sucre, du maïs, du soya, de l’huile de palme et du coton savent que la potasse peut enrichir considérablement une communauté si elle est gérée sagement.
Or, la baisse des prix de la potasse et la diminution mondiale de la demande ont été telles que les entrepôts à l’extérieur de Saskatoon sont pleins et que les travailleurs d’Agrium ont subi leur première mise à pied cette année. Ils savent que d’autres mises à pied auront lieu.
Les profits record réalisés par les sociétés d’exploitation de la potasse n’ont pas été gardés secrets mais l’accumulation d’argent ne s’est pas traduite par des avantages équitables pour les travailleurs qui extraient cette ressource naturelle.
Une entente de participation aux profits a permis à chaque travailleur d’empocher environ 3 000 $, mais Michael M. Wilson, chef de la direction d’Agrium a tiré 8,6 millions de dollars des profits en question.
Bien que les recettes fiscales associées à la potasse aient rempli les coffres de l’État, une erreur de calcul a donné lieu à un manque à gagner de 1,3 milliard de dollars cette année.
Gord signale que les entreprises de potasse et le gouvernement provincial comptaient sur le maintien de prix élevés – « ils auraient pu vendre ce qui avait été extrait mais ils ont décidé d’attendre que le prix atteigne 1 200 $ la tonne en raison de la cupidité des entreprises ».
« Les ressources en potasse appartiennent à la population de la Saskatchewan et tous les membres de celle-ci, et non seulement les PDG qui empochent des millions, devraient en partager les avantages. »
Le modèle actuel a échoué
Le titre de l’emploi de Milton Tootoosis révèle une importante solution de rechange à l’emballement-effondrement, qui crée des avantages disproportionnés, par l’amélioration des options en matière de politiques publiques.
Il est le coordinateur des moyens de subsistance et de l’indépendance économique du Bureau du commissaire aux traités. Milton lance :
« Si les Canadiens et les Canadiennes se plaignent même quand les taux de chômage sont d’un niveau record de 6%, 8% ou 10%, qu’ils sachent qu’en territoire indien, ils sont de 50% sinon plus élevés. Certaines communautés signalent des taux de chômage atteignant 80%. »
Milton fait remarquer que la crise économique met en évidence la nécessité de mettre certains besoins en perspective :
« Nous sommes en dépression depuis 500 ans – le passage à une récession nous permet en fait de monter d’un échelon. »
Todd Standing, coordinateur du programme de mise en valeur de la main-d’œuvre de Saskatoon Tribal Council Urban First Nations Services, signale lui aussi le besoin
d’options dans la crise mondiale qui peuvent donner des possibilités économiques durables à tous.
La seule façon dont les Autochtones peuvent profiter de l’exploration et de l’extraction des ressources naturelles est de constituer une source de main-d’œuvre. Todd fait remarquer ce qui suit :
« Il n’y a pas d’avantages ou de profit directs. Comme dans le cas des pipelines qui sillonnent la Saskatchewan et plus précisément les territoires visés par le Traité 6, il n’y a pas d’avantages véritables et durables; il n’y a que des avantages temporaires. C’est une lutte. »
Faites briller le capot mais ne touchez pas au moteur
Mike Stefiuk est un de 350 travailleurs « de l’extérieur » qui entretiennent les routes, les lampadaires, les trottoirs, les canalisations d’eau, les égouts et les autres infrastructures de Saskatoon. La croissance rapide de la ville a nécessité le recrutement de travailleurs, bon nombre desquels sont désormais permanents, et rares sont les mises à pied saisonnières de nos jours. Cependant, puisque l’infrastructure municipale à entretenir augmente, les investissements très nécessaires dans le matériel et la formation globale n’ont pas été effectués pour que le personnel puisse accomplir son travail mieux et en toute sécurité.
« Nous utilisons le matériel que nous utilisions il y a 15 ans, et les niveleuses, par exemple, pour l’entretien des rues n’ont pas été remplacées. Il s’ensuit que la qualité des services aux habitants et habitantes de la ville baisse. »
L’année dernière, l’enlèvement de la neige a été pire que jamais auparavant parce que les travailleurs municipaux ne sont pas arrivés à atteindre toutes les rues à temps. Vu le vieillissement du matériel et la formation minimale en cours d’emploi, Mike signale qu’une crise se prépare : « une importante crise de santé et de sécurité ».
Changer de cap : tirer une nouvelle orientation de la crise
La Saskatchewan approche d’une contraction économique cette année, et d’autres compressions du budget public sont prévues. Vers la mi-octobre 2009, Rod Gantefoer, ministre des Finances de la Saskatchewan, a indiqué clairement cette réalité quand il a annoncé une réduction des dépenses de 102 millions de dollars.
Les répercussions seront graves.
Rachel Engler, militante communautaire en matière d’alimentation et professeure à l’University of Saskatchewan, signale que :
« Environ 10% des Canadiens et des Canadiennes restent sur leur faim et, en dépit des niveaux de prospérité de certaines personnes à Saskatoon, il y a des preuves qu’au moins 10% de la population ou plus restent sur leur faim ici. »
Pour tout dire, une économie d’emballement-effondrement se traduit par une augmentation du coût de la vie des points de vue du logement et de la nourriture.
Pour échapper au cycle d’emballement-effondrement, il faut se donner une orientation nouvelle.
C’est précisément ce que font les militants et militantes communautaires et les syndicats en prenant des initiatives en matière de logement à prix abordable, de sécurité alimentaire, d’alphabétisation et d’éducation.
Station 20 West trace une nouvelle ligne de conduite. Ce projet communautaire comprend un magasin d’aliments sains, des capacités d’organisation pour créer des logements à prix abordable, et des services de santé communautaires. Malgré le vindicatif retrait de 8 millions de dollars que le gouvernement conservateur de la Saskatchewan s’était engagé à y affecter, Station 20 West poursuit ses activités.
La construction de communautés saines et le partage de la richesse en temps de prospérité et de lutte se poursuivent à Saskatoon grâce à l’appui de syndicats, de groupes confessionnels et de citoyens et citoyennes individuels qui se vouent à voir à ce que la justice économique et sociale prenne racine et fleurissent.

Communautés en difficultés - Saskatoon (Saskatchewan)